Présenté à la Quinzaine des Cinéastes, GABIN suit pendant plus de dix ans l’évolution d’un adolescent du Nord de la France, tiraillé entre fidélité à ses racines rurales et désir d’émancipation. Un documentaire au long cours, profondément intime, signé Maxence Voiseux.
Maxence Voiseux | MAXENCE
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GABIN | Synopsis
Dans le nord de la France, Gabin, le petit dernier de la famille Jourdel, est destiné à reprendre la boucherie de son père. Tiraillé entre loyauté familiale et envies d’échappées, il a d’autres rêves : dresser une vache de concours, devenir éleveur canin, sauver la ferme de sa mère de la faillite. GABIN nous plonge dans la vie de ce jeune garçon, de ses 8 à ses 18 ans.
Maxence Voiseux | Mini Bio
Maxence Voiseux est né dans les Ardennes en 1988. Après des études de sciences, il intègre la formation de cinéma documentaire de l’Université Paris VII où il se forme à la réalisation et au montage.
GABIN est son premier long métrage.
Interview de Maxence Voiseux par Ondine Perier
Comment est née l’idée de ce film ?
Je connaissais déjà Gabin et sa famille parce que je les avais filmés dans un précédent documentaire, LES HÉRITIERS, tourné il y a plus de dix ans. Le père de Gabin y occupait déjà une place importante. Gabin avait alors huit ans et apparaissait dans le film comme un petit garçon toujours dans les jambes de son père. Je suis resté très proche de la famille. Puis un jour, en passant à la boucherie familiale pour une simple visite, j’ai retrouvé Gabin, qui avait dix ans et demi. Il venait de commencer le breakdance et m’a fait une démonstration aussi maladroite que touchante. Pendant qu’il dansait, son père l’appelait au fond de la boucherie pour l’aider à déplacer une carcasse.
Je trouvais qu’il y avait déjà là une tension magnifique : entre l’enfance, le corps qui change, la danse, et le poids de l’héritage familial. C’est à partir de cette scène que le désir du film est né.
Vous avez suivi cette famille pendant plus de dix ans. Aviez-vous un dispositif précis dès le départ ?
Au départ, je voulais surtout traverser le temps avec eux, faire une grande fresque familiale. Mes références venaient davantage de la littérature que du cinéma, notamment LES THIBAULT de Roger Martin du Gard, qui raconte la relation de deux frères à travers le XXe siècle.
Côté cinéma, même si j’aime beaucoup Richard Linklater, je me sens plus proche du travail documentaire de Gianfranco Rosi, ou encore de cinéastes comme Thierry de Peretti et Maurice Pialat, notamment dans leur manière de filmer la famille et les territoires.
Je tournais plusieurs fois par an, mais sans calendrier figé. Tout dépendait de ce qui se passait dans la vie de Gabin.
Le film donne accès à une grande intimité familiale. Comment avez-vous construit cette confiance ?
Le pacte de confiance existait déjà grâce aux films précédents. Mais cette proximité impliquait aussi une immense responsabilité éthique. Je ne me suis jamais autant interrogé sur le documentaire que pendant ce film.
J’ai passé énormément plus de temps avec eux sans caméra qu’en tournage. On parlait beaucoup de ce qui pouvait ou non entrer dans le film. Notre relation était faite à la fois d’amitié, d’amour, et de cinéma. Et cette frontière devenait parfois très floue.
Quand je venais tourner, on construisait souvent ensemble certaines situations à partir de ce qu’ils vivaient réellement. Ensuite, la vie déplaçait tout.
Le film aborde beaucoup la transmission, la ruralité et l’émancipation. Aviez-vous un message précis ?
Je ne crois pas au cinéma à message. Le film raconte simplement des choses du contemporain : le monde agricole, les liens familiaux, la question de l’émancipation.
Ce qui me bouleversait chez Gabin, c’était qu’il incarnait beaucoup de paradoxes de notre époque. Son père est boucher, donc lié à la mort ; sa mère est éleveuse, donc liée au vivant. Gabin aime les animaux mais mange de la viande. Il veut partir mais reste profondément fidèle à son milieu.
Il est constamment tiraillé entre le désir d’ailleurs et l’attachement à ce qu’il est.
Ce qui frappe aussi, c’est la douceur avec laquelle il s’émancipe.
Oui, et c’est ce qui me touche le plus chez lui. J’aime dire que Gabin « est parti sans claquer la porte ». Souvent, les récits d’émancipation passent par une rupture spectaculaire. Lui, non. Il a fait les choses progressivement, avec dignité, en restant fidèle à sa famille et à son territoire.
Quels ont été les principaux défis du tournage ?
Le premier, c’était le rapport au temps. Il fallait sans cesse décider quand tourner, quoi filmer, quel moment ne pas manquer. Je voulais éviter que certaines ellipses soient dictées par des contraintes de production.
L’autre difficulté, beaucoup plus vertigineuse, concernait la confusion entre la vie et le cinéma. Avec les années, même nous ne savions plus toujours où s’arrêtait l’un et où commençait l’autre.
Parfois, Gabin ne savait plus s’il parlait à Maxence, « le cousin », comme il m’appelait, ou au cinéaste. Cette proximité m’a énormément questionné sur ma place et sur la manière de représenter la vie des autres.
Le montage a dû être colossal…
Oui. Pendant longtemps, le film était beaucoup trop linéaire. On avait tellement filmé que tout devenait racontable.
Le vrai travail du montage a été d’enlever, de créer du hors-champ, du silence, de l’espace pour le spectateur.
Quels retours vous ont le plus touché depuis Cannes ?
Ce qui m’a le plus surpris, c’est l’universalité des réactions. Des gens très éloignés du monde agricole ou même de la France se retrouvent dans le film.
Au fond, GABIN parle surtout du choix de sa vie : comment on construit son destin tout en restant fidèle à ce qu’on est et à l’endroit d’où l’on vient.
Vous venez vous-même de ce territoire ?
Ma famille vient du même coin que celle de Gabin, dans le Nord, mais je n’ai pas grandi là-bas. En revanche, toute ma famille y vit encore.
Pourquoi les frères de Gabin n'apparaissent pas dans le film ?
Au début, je les ai filmés davantage. Mais l’un d’eux était constamment en conflit avec Gabin, et cela ne m’intéressait pas de filmer des disputes permanentes.
Et puis il y avait déjà beaucoup de figures fortes autour de lui : sa meilleure amie Lilou, Catherine, cette institutrice très importante dans sa vie, et évidemment ses parents.
Quelle a été votre réaction lorsque le film a été sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes ?
C’était complètement irréel. La première chose que j’ai faite, c’est appeler Gabin. Pendant un an, on plaisantait en disant qu’on irait à Cannes, sans vraiment y croire.
Et puis il y avait aussi une immense fierté d’inscrire ce film dans l’histoire de la Quinzaine, aux côtés de cinéastes que j’admire énormément comme Chantal Akerman ou Thierry de Peretti.
Vous travaillez déjà sur un nouveau projet ?
Oui, probablement une fiction adaptée du roman «Comme une bête» de Joy Sorman. Cela se déroule aussi dans le milieu de la boucherie.
Le film suivra un jeune prodige promis à un grand avenir dans ce métier, jusqu’au jour où il remettra totalement en question le rapport à la viande et aux animaux.
Ce sera un film de genre, avec une dimension fantastique, toujours ancré dans le Nord et dans les thèmes qui me traversent déjà aujourd’hui.