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Interview | Mia Hansen-Løve: «Un beau matin» est cette double expérience du deuil et de renaissance.

Film délicat et touchant abordant à la fois l'accompagnement d'un proche âgé et malade, et les émois que procure un nouvel amour.

La réalisatrice nous partage son expérience et comment son vécu lui a inspiré l'histoire de Sandra (Léa Seydoux) une mère élevant seule sa fille et se battant pour faire installer son père (Pascal Greggory) malade dans une structure adéquate. Elle croise alors la route d'un ancien ami (Melvil Poupaud).

Biographie | Mia Hansen-Løve

Après une poignée de courts, Mia Hansen-Løve signe en 2006 son premier long métrage, «Tout est pardonné», le portrait d’une famille qui se désagrège suite à la dépendance du père à la drogue. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, salué par le Prix Louis-Delluc de la première oeuvre. Le deuxième opus de la réalisatrice, vu à Cannes en 2009 dans la section Un Certain Regard, «Le Père de mes enfants» est inspiré des derniers jours de la vie de Humbert Balsan, gentleman producteur. On la retrouve un an plus tard toujours derrière la caméra avec «Un amour de jeunesse», une comédie dramatique qui dresse le portrait d’une jeune femme fragile recroisant, par hasard, son amour d’adolescence. En 2014, elle livre «Eden», son quatrième long métrage, une plongée en pleine effervescence de la scène électro française des années 1990. En 2016, Mia Hansen-Løve réalise le drame «L’Avenir», emmené par Isabelle Huppert jouant une enseignante de philosophie qui cherche à réinventer sa vie lorsque son mari la quitte. Pour l’occasion, la cinéaste reçoit l’Ours d’Argent du Meilleur réalisateur au Festival de Berlin. Deux ans plus tard, elle signe la romance «Maya», dans lequel un journaliste français (Roman Kolinka) se rend en Inde, où il a grandi, après avoir été enlevé en Syrie puis libéré. Sur place, il fait la rencontre d’une jeune Indienne, Maya (Aarshi Banerjee). Mia Hansen-Løve frappe fort en 2021 avec «Bergman Island», son premier film tourné intégralement en langue anglaise où un couple de cinéastes américains se rend sur l’île de Fårö, en Suède, où vivait Ingmar Bergman. Le long métrage présenté à Cannes est porté par Vicky Krieps, Tim Roth, Mia Wasikowska et Anders Danielsen Lie. La réalisatrice retrouve la croisette en 2022 avec «Un beau matin».

Interview de Ondine Perier

D’où vous est venue l’idée de raconter l’histoire de Sandra, cette mère veuve, son père malade, et le début d’une histoire d’amour ?
De l’expérience d’un deuil et d’une naissance et la façon dont les deux peuvent cohabiter. L’intensité de ces moments là. Et le fait que ça donne le sentiment de nous rapprocher du cœur des grandes questions de l’existence. Cette dualité m’intéressait : cette sorte de deuil et en même temps la redécouverte de son corps et de la sexualité ; et le bonheur que cela peut engendrer et donner aussi la force de traverser le deuil. C’est ce contraste, ce paradoxe-là qui m’intéressait et, très concrètement, c’est le fait de raconter deux choses. Je pense que la convention aurait été de raconter soit une histoire d’amour, soit un deuil. J’ai pris le parti de raconter deux choses en leur donnant autant de place à l’une qu’à l’autre ; c’est une façon d’aborder le cinéma sous une forme de complexité.

Avez-vous vécu cette histoire personnellement ?
Oui j’ai fait cette expérience là. Je l’ai fait de 1000 manières d’ailleurs, mais je l’ai fait au moins à deux moments de ma vie : cette double expérience du deuil et de renaissance même si je ne l’ai vécu pas exactement comme ça.

Cela paraît compliqué quand on vit quelque chose d’éprouvant, de pouvoir vivre quelque chose de léger et réjouissant à côté.
On ne choisit pas forcément. D’ailleurs, quelques personnes sont venues me voir en me disant « c’est ce que j’ai vécu, etc ». Quand on est dans un deuil, on ne vit pas forcément qu’un deuil, on vit d’autres choses. Bien sûr, il y a des moments où on a l’impression que les malheurs s’accumulent mais il y en a aussi d’autres où on peut vivre un bonheur intense et un deuil en même temps. Et c’est très vertigineux et troublant. Cela crée une culpabilité par rapport au bonheur qu’on vit et une difficulté à l’embrasser ; ou au contraire, on peut avoir des moments de répit ou on peut avoir éperdument envie de sensualité. L’amour, justement, pour échapper à la mort, c’est humain, et je crois que j’ai voulu parler de ça aussi. Lors d’une projection, une jeune fille est venue me voir en me disant que mon film lui faisait énormément penser à un livre assez méconnu d’Annie Ernaux « L’usage de la photo » dans lequel elle et son amant photographient leurs vêtements après leurs ébats et Ernaux évoque leur passion amoureuse, et en même temps le cancer du sein contre lequel elle se bat. Le livre aborde ces deux aspects et leur cohabitation.

Georg est professeur de philosophie ; le milieu des personnages est très intellectuel comme dans votre précédent film «L’avenir», pourquoi ce choix ?
Là, c’est au cœur du sujet : le déclin d’un homme qui pour qui la maladie est d’autant plus cruelle qu’elle attaque la pensée, le raisonnement. Pour lui, il y a une cruauté supplémentaire du fait que c’est quelqu’un qui a tout donné pour rechercher la clarté, et il se retrouve dans le flou. Mais intellectuel ne veut pas dire bourgeois : le fait qu’ils soient obligés de rendre l’appartement du père et le déplacer d’établissement en établissement. C’est beaucoup lié au manque d’argent. Je suis très attentive à être juste par rapport au niveau social du personnage.
Et c’est aussi le milieu dans lequel j’ai grandi, celui que je connais le mieux. La mère de Georg – qui est ma propre grand-mère – on voit bien qu’elle vit dans un appartement très modeste et cela raconte aussi un peu des origines de Georg.

Le fait d’avoir filmé votre grand-mère accentuait la part autobiographique du récit.
Oui et cela a été pour moi un immense réconfort de pouvoir la filmer ; j’avais déjà perdu mon père quand j’ai tourné le film – lui avait aussi perdu la tête. Et c’est une scène dont on me parle très souvent et ça me remplit de joie parce que j’ai failli ne pas la filmer. C’est un miracle que j’ai pu faire cette scène avec elle, ça a été décidé au dernier moment parce que vu son âge et sa mobilité, je n’étais pas certaine de pouvoir la faire.

On suit le parcours du combattant de cette famille pour trouver un établissement décent à Georg, Était-ce un moyen de pointer du doigt ces dysfonctionnements ?
Oui, en tout cas, je n’ai pas cherché à esquiver, ni à les appuyer d’ailleurs. Il y a suffisamment de films qui font ça et ce n’est pas ma vocation. Mais quand je fais des films, j’essaie d’être au plus près de la réalité puisque j’ai traversé cela en accompagnant mon père dans son errance médicale, J’ai vu toutes les lacunes et toute la violence qu’il peut y avoir involontairement du fait du manque de moyens. Et puis la façon dont la souffrance des familles qui les accompagnent. Le sentiment d’impuissance des familles est quelque chose que j’ai trouvé particulièrement difficile. J’ai aussi fréquenté des lieux, j’essaie de respecter toutes ces nuances – dans lesquels il pouvait être très bien soigné et grâce à des personnes merveilleuses qui s’en occupaient différemment, mais sûrement parce que ces soignant.e.s étaient eux mêmes sûrement mieux traité.e.s. Il y a toute une palette des possibles et je tenais à regarder les choses telles qu’elles étaient, de façon aussi crue et véridique que possible.

Ce qui contraste aussi par rapport à la vieillesse de Georg face à la maladie neuro-dégénérative, c’est que la vieillesse peut être aussi quelque chose de libérateur, comme pour la mère de Sandra, très volubile et rebelle.
Ça m’intéressait beaucoup d’avoir ce personnage, qui ne s’est pas greffé artificiellement. Mais là encore, c’est l’expérience de la vie qui est la mienne. Et je trouve ça beau dans des moments où on peut être désespéré de la vie et penser que tout ne mène que à la souffrance et qu’on peut aussi avoir une vision très différente du fait de vieillir et on peut aussi voir des personnes tout aussi proches rebondir, se réinventer. J’ai voulu donner une place à ça. C’est quelque chose qui m’a aidé aussi. Et puis, tout le monde ne peut pas être à fleur de peau. Chacun vit les choses différemment.

J’ai ressenti une immense douceur dans les échanges entre les personnages, et beaucoup de bienveillance.
Et tant mieux. Je trouvais le sujet assez dur, brutal pour ajouter du conflit. J’ai l’impression que le cinéma va souvent chercher artificiellement du conflit et que ce n’est pas forcément juste. En tout cas, j’ai l’impression que la vie peut être différente et la souffrance ne passe pas toujours par des conflits entre les êtres humains. Dans les relations entre êtres humains, on peut souffrir, on peut se faire souffrir mutuellement sans que ça passe par des éclats de voix, même si ça peut être des choses peut être beaucoup plus intérieures. Et cela correspond davantage à mon inspiration et j’essaie d’y rester fidèle.

Comment s’est passée la direction d’acteurs.trices ?
J’ai eu la chance d’être entourée de comédiens qui étaient vraiment dans l’écoute, notamment Pascal Greggory qui avait un rôle particulièrement délicat, et il savait que j’avais une connaissance intime de cette maladie et c’était très intéressant pour lui d’essayer de comprendre vraiment de quoi il s’agissait et de ce se fondre dans le personnage.

Etait-ce compliqué pour lui de jouer un homme aussi diminué ?
Au contraire, cela l’amusait. Même si bien sûr, il était au plus près de certaines questions vertigineuses qu’on peut se poser par rapport à son propre vieillissement. Mais en même temps, je pense que pour lui, il y avait une dimension ludique, sinon il n’aurait pas pu le faire et c’est sa vocation d’être comédien c’est excitant aussi de jouer les difficultés du personnage.

Une pluie d’éloges est tombée sur le jeu de Léa Seydoux dans votre film. Etait-ce un défi de la diriger ?
Elle n’a pas attendue pour être une bonne comédienne ! Je trouve qu’on l’a vu quand même exceptionnelle dans beaucoup de films ces dernières années. Mais ce qui est peut être différent dans ce film là, c’est que c’est un rôle qui est moins un rôle de composition dans le sens où on est dans une recherche qui va plutôt dans le sens de se débarrasser de tous les accessoires. Elle a joué des personnages qui étaient beaucoup plus dans le glamour, dans une forme de composition, des choses plus excentriques, plus fabriquées aussi et beaucoup dans le regard des hommes – dans les films de Desplechin Dumont, Cronenberg. Des personnages qui sont très liés au désir, et très définis par le regard masculin, comme un dénominateur commun de tous ses rôles. Dans mon film, ce qui est très différent, c’est que c’est elle qui regarde les autres. Ce n’est pas juste un objet de désir qu’on regarde avec distance et mystère. Et pour autant il n’y a pas moins de mystère. Il y en a peut être même plus, mais ce n’est pas le même type de mystère que celui qui est défini par ce rapport au désir. Là elle peut être plus proche du réel, plus ancrée. J’avais l’impression, avec ce rôle, elle se délestait de tous les artifices auquel elle était habituée et c’était intéressant pour elle aussi d’être filmée dans cette simplicité.

La culture allemande et même suisse allemande était extrêmement évoquée tout au long du film, avez-vous des affinités particulières avec cette culture ?
Mon père est né à Vienne a grandi à Vienne et il était traducteur et j’ai fait des études d’allemand. Donc oui j’ai des affinités pour des raisons familiales. Par ailleurs, j’ai un projet qui devrait m’amener à Zürich assez souvent.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur ce projet ?
Il s’agit d’un projet de série sur la vie d’Annemarie Schwarzenbach.

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