Interview de Géraldine Nakache par Ondine Perier
Le film interroge beaucoup la position des témoins face aux violences conjugales. Était-ce votre point de départ ?
Oui. Les victimes ne parlent pas toujours, et parfois elles ne sont même pas certaines d’être victimes. Mais il y a aussi l’entourage : la famille, les amis, les collègues… Eux aussi se retrouvent comme enfermés sous une cloche. Ils sentent qu’il y a quelque chose qui ne va pas, mais ils n’osent pas intervenir parce qu’ils doutent de leur ressenti ou ont peur de briser le lien. C’était vraiment mon point d’entrée dans l’écriture : comment les gens regardent cela, comment ils osent — ou non — intervenir.
Cette émotion très forte lors de la projection vient-elle d’un vécu personnel ?
Oui, mais plutôt du côté des témoins. Il y a plusieurs années, je n’ai pas réussi à intervenir comme il fallait et j’ai longtemps culpabilisé.
Pendant l’écriture, avec mon scénariste David Lambert, nous avons rencontré beaucoup de femmes ayant vécu des violences conjugales. Toutes disaient la même chose : quand elles parlaient, on leur demandait « Pourquoi tu n’es pas partie ? » ou « Toi ? Pourtant tu as l’air forte ». Je voulais mettre ça en lumière. Ces femmes ont besoin d’un tiers pour les aider à sortir de cette cloche.
Le film montre aussi combien certaines violences sont insidieuses.
Oui, parce qu’on a été élevés avec l’idée que le couple demandait du combat, qu’il fallait se battre pour sauver son histoire. Mais la bagarre va jusqu’où ? Il y a aussi un problème de vocabulaire autour de ça, qui peut parfois légitimer certaines dérives.
Pourquoi avoir ancré le film dans la religion juive ?
Ce qui m’intéressait, c’était avant tout la notion de croyance. La croyance en Dieu, bien sûr, mais aussi la croyance en l’autre, en l’amour, dans l’idée de construire une famille avec quelqu’un. Je trouvais cela très cinématographique. Et puis le judaïsme est ma religion, donc c’était naturel d’aller vers cet univers-là. Mais cela aurait pu être une autre religion, ou même une autre forme de croyance.
Pour moi, la foi doit élever, apporter de la lumière. Lorsqu’elle enferme, c’est qu’il y a un problème dans la manière dont elle est utilisée.
Il y a une phrase d’Orelsan qui m'est revenu en tête devant le film : « On ne fait pas des enfants avec des gens qu’on ne connaît pas bien ».
(Rires.) Oui, il faudrait qu’il écrive mes films Orelsan ! C’est vrai. Mais quand on aime, quand on veut construire vite, il y a aussi toutes les injonctions autour du couple, de la famille, de l’horloge biologique… Dans le film, ils ont un enfant très rapidement et se connaissent finalement assez peu. Mais ce type d’homme cultive justement une forme de gémellité avec sa compagne. Au début, on croit partager les mêmes valeurs, la même vision du monde. Puis, progressivement, l’équilibre se déplace. Dans un couple, vouloir s’élever mutuellement est quelque chose de sain. Le problème commence quand ce n’est plus réciproque.
Les flashbacks étaient-ils présents dès l’écriture ?
Oui, très tôt. Ils participaient totalement au propos. Je voulais montrer que cette mécanique de l’emprise est là dès le premier jour, mais sous une forme presque invisible, quotidienne, minuscule. C’est aussi une réponse à la question : « Pourquoi elle n’est pas partie ? » Parce que tout cela se construit progressivement.
Avez-vous pensé aux acteurs pendant l’écriture ?
Non, pas du tout. Sur mes précédents films, j’écrivais souvent pour Leïla Bekhti et moi-même. Là, je voulais partir d’une page blanche. Puis j’ai vu le film de Monia Chokri SIMPLE COMME SYLVAIN et je me suis dit qu’elle saurait incarner cette femme-là. Quand elle a lu le scénario, elle m’a appelée en disant : « Moi, je suis une Gil. » Ça a été une évidence.
Pour Niels Schneider, j’avais peur qu’il juge le personnage de Jacques. Je voulais qu’on comprenne pourquoi Gil l’aime. Quand mon producteur m’a proposé Niels, je me suis d’abord dit : « Impossible, il est trop beau, trop lumineux. » Mais justement, c’était la bonne idée. Niels m’a immédiatement dit : « Je ne veux pas jouer une pathologie. Je veux jouer un homme qu’elle aime. » Et tout au long du tournage, je lui rappelais : « N’oublie jamais qu’il l’aime, follement. »
Avec ce film, vous changez clairement de registre.
Je n’ai pas cherché à changer de registre. J’ai simplement voulu raconter cette histoire-là. Depuis mon premier film, je parle des femmes. À 20 ans, les sujets sont différents ; à 46 ans aussi. Je ne me suis jamais dit : « Je vais faire un drame ». Je me suis dit : « Cette histoire nécessite cette forme-là. ». En revanche, j’avais peur que les autres doutent de moi. Les financements ont été plus compliqués, parce que le drame est souvent plus difficile à monter que la comédie. On me demandait aussi pourquoi je ne jouais pas dedans. Mais je devais raconter cette histoire. Et aujourd’hui, je me sens tout aussi capable de revenir à la comédie ensuite.
Quels mots définiraient le mieux SI TU PENSES BIEN ?
Le premier mot qui me vient, c’est « souffle ». Parce que lorsqu’on ne respire plus, on ne peut plus avancer. Il faut sortir la tête de l’eau.
Le mikvé (Le mikvé est un bain rituel utilisé pour l'ablution nécessaire aux rites de pureté familiale dans le judaïsme. NDLR) , d’ailleurs, est arrivé très tôt dans mon imaginaire du film. Je voulais voir cette femme sous l’eau. Aller voir ce qui se passe derrière les portes closes, dans ces couples et ces familles-là. C’était important pour moi de placer la caméra à cet endroit.
Et maintenant ?
D’abord dormir un peu ! (Rires.). Mais je vais revenir au jeu d’actrice, et aussi me remettre à l’écriture. On m’a rappelé récemment que cela faisait déjà sept ans depuis mon précédent long métrage comme réalisatrice… Donc je crois qu’il va falloir que j’accélère un peu.